ETRE DEBOUT



Notre civilisation est celle du stress chronique. C’est un lieu commun, mais il vital de toujours l’avoir présent à l’esprit : nous passons notre existence à essayer de réparer les dommages que nous subissons en tentant de la gagner. Pour cela, beaucoup sont tentés de faire du “fitness“… C’est désormais un véritable phénomène de société. 2,5 milliards de chiffre d’affaire pour cette industrie en France ; et ce n’est qu’un début : les salles fleurissent partout à un rythme effréné, même si les pays voisins sont déjà loin devant.

A côté des palettes d’activités centrées autour de la contraction musculaire (body building, calisthénique, cardio, dérivés de la danse gymnique, etc.), on trouve aussi d’autres activités axées sur l’hypermobilité articulaire notamment le yoga (nous y reviendrons). A la base de cet engouement se cache un besoin vital de calmer un système nerveux autonome suractivé.

Bonnes questions mauvaises réponses

Comme beaucoup d’autres réponses au stress, ou aux conséquences du stress, élaborées par nos sociétés, ces solutions sont désastreuses... Se soucier de sa santé, de son poids, et même de son esthétique, est de très bonnes choses en soi. Lutter contre la sédentarisation de notre existence est plus que légitime. Il faut sans doute s’inquiéter que se mélangent à cela un besoin de se droguer avec son endorphine, de surcompenser un ego défaillant ou de se conformer aux normes esthétiques sociales ambiantes. On peut aussi noter que beaucoup envisagent leur séance de fitness vespérale comme une surcompensation au stress subi pendant la journée. On ajoute un stress supplémentaire à celui vécu dans la journée pour se défouler à la suractivité du système nerveux qui s’est accumulée plus tôt sans trouver d’issue. On veut se « vider ». Ne plus rien sentir d’autre que la fatigue de son corps.


Mais ne jugeons pas trop négativement ces stratégies de survie. Ce sont des

manifestations de ce désir de vivre qui nous pousse à nous adapter face à une situation stressante. Elles sont mises en place par des personnes qui souffrent d’anxiété, ou en qui s’enracine une estime de soi profondément blessée, ou qui redoutent avec raison l’exclusion sociale. Résoudre des problèmes d’ordre émotionnel, comme une mauvaise estime de soi ou de l’anxiété, par une approche corporelle, est tout à fait pertinent. Par ailleurs, le surpoids, une musculature atrophiée ou une posture défaillante sont de vrais et graves, très graves, problèmes de santé. On ne peut pas blâmer vouloir y remédier.

Or ce qui est proposé par l’industrie du fitness n’a pas de sens : accomplir une accumulation absurde de mouvements encore plus absurdes avec comme résultat la destruction de notre biomécanique. On programme des efforts segmentés qui disloquent les associations neurologiques et musculaires du mouvement humain. L’objectif ultime —surtout pour les hommes— est un physique boursouflé par l’hypertrophie musculaire mais dépourvu de capacité réellement fonctionnelle. Au passage, les problèmes posturaux et de motricité liés à la sédentarité sont esquivés, ils ne peuvent donc que s’aggraver.

Les humains se tiennent debout

A la base, il y a une ignorance de ce que nous sommes : des bipèdes que l’évolution a sculptés surtout pour courir, lancer et attraper ; pas pour soulever d’énormes poids (ou son propre poids) de manière répétitive et arbitraire. Quand bien même nous soulèverions un objet lourd, sa forme nous contraint à des mouvements totalement différents de ceux que l’on répète avec une barre d’haltères. Notre corps est un ensemble élastique opérant avant tout autour d’un axe, ancré dans des hanches puissantes, de manière contralatérale, par rotation transversale, à la différence des grenouilles ou des kangourous. Que nous marchions, courrions, ou que nous lancions ou tirions quelque chose. L’impact sur notre anatomie de la répétition de mouvements stressants, qui ne respectent pas cette structure biomécanique fondamentale, est terrible : notre corps apprend à se disloquer, un muscle aussi fondamental que l’abdominal transverse perd sa stabilité, la posture se détériore encore et les compensations douloureuses prolifèrent… A travers, cette dislocation, la digestion et la respiration se retrouvent affectées. En outre, même l’impact positif que ces exercices sur notre vie est limité par leur aspect ponctuel ; ce n’est pas très différent de manger du fast food toute la semaine et un repas équilibré le samedi…


Le corps une futilité ?

Cette violence contre nous-même est à l’image de ce que nous vivons intérieurement. Elle est le reflet d’une société qui ne nous propose pas de vivre de manière vraiment humaine. L’impuissance, la résignation, ressentie face aux stresseurs se traduit par une posture écrasée, le scapulaire et la tête qui ploient. Inversement cette mauvaise posture ancre le sentiment d’impuissance au cœur de nos émotions… Notre physiologie est le reflet de cette société qui façonne des êtres disloqués, affichant sur leur corps la violence qu’exerce le stress des activités trop sédentaires et le manque de liberté. Les absurdités propagées par l’industrie du fitness sont un symbole bien visible de ces dysfonctions. Une vision intellectualiste coupée du corps pourrait être tentée de négliger les problèmes que pose l’activité physique aujourd’hui. Les juger anecdotiques ou frivoles. Pourtant ils sont au cœur de ce que nous vivons : ce sont les compensations que nous avons construites pour survivre dans un monde qui tend à contraindre les humains à se consacrer à des activités sédentaires auxquels ils ne peuvent s’adapter qu’en se coupant de ce qu’ils sont.

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