CE QUI NOUS REND PLUS FORT



De tous les aphorismes de Nietzsche, « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort », est sans doute désormais devenu celui que l’on cite le plus souvent. Pourtant, si « ce qui ne fait pas mourir » est entendu au sens d’un impact traumatique sévère sur le corps et (ou) l’esprit, cela n’a pas de sens. Pour mesurer l’absurdité de cet aphorisme, il suffit de se demander si des parents abusifs ou une mutilation nous rendent plus fort. Non, le traumatisme ne nous rend pas plus fort : il nous contraint à adopter des stratégies de compensation qui nous permettent à court terme de survivre mais qui s’avèrent pathologiques. J’ai mal à la jambe donc je boite pour compenser, mais peu à peu boiter va se répercuter négativement sur tout le corps. Dans un domaine limité, cette compensation peut donner l’apparence d’une plus grande force, l’énucléé développe son ouïe, l’enfant brutalisé peut éventuellement s’endurcir en se coupant de ses émotions, mais il ne s’agit là que de surcompensations, particulièrement malsaines dans le dernier cas.

Cependant, l’aphorisme de Nietzsche est le reflet d’un des axes fondamentaux de notre société. Celle-ci traumatise les individus dès leur enfance, en particulier à l’école, afin qu’ils se conforment aux besoins de notre civilisation. L’école nous apprend à nous sentir impuissants devant ceux qui sont fondés en autorité. Nous apprenons des comportements qui nous soulagent et dont la société se nourrit, telles consommer de manière obsessionnelle ou devenir des bourreaux de travail. C’est ainsi que la civilisation nous veut.


Retenons pour l’instant que notre société a besoin d’un grand nombre d’individus qui restent en position assise pendant de longues heures en se confrontant à une activité plus ou moins stressante. L’école le leur apprend. Peu importe que cela provoque —par compensation face à la force de la gravité— une hyperextension lombaire dysfonctionnelle virant en lordose et en cyphose, une démarche déhanchée, une inclinaison antérieure ou postérieure du bassin, une compression thoracique, une scoliose, effondrement de la nuque, diverses hypotonicités musculaires auxquelles répondent des tensions douloureuses d’autres tissus musculaires… La société a besoin de personnes assises. Peu importe que leur motricité vitale s’en trouve abimée. Peu importe que leurs systèmes nerveux et endocriniens en souffrent…


Et le pire c’est que nous apprenons à aimer ces compensations. Ainsi lutter pour retrouver une stature plus humaine s’avère pénible. Nous préférons nous effondrer dans un fauteuil, quitte à avoir mal au dos, plutôt que de nous tenir droit.

En fin de compte, nous sommes reconnaissant à la société de nous avoir permis de subir cette violence, si, grâce à cela, nous avons une situation, un salaire, un toit.

Une image très forte tirée du passé peut nous aider à comprendre ce mécanisme social « éducatif ». Il y a moins de deux siècles encore, en Italie du sud, certains enfants pauvres étaient envoyés par leurs parents chez le barbier pour y être castrés. Ceux qui survivaient à l’opération étaient alors confiés à l’Eglise ou à l’Opéra pour qu’ils en fassent des chantres. Et certes, les castrats qui avaient un peu d’oreille et de talent pouvaient bâtir une belle carrière, l’ablation des testicules permettant à la voix d’atteindre une tessiture hors norme au profit des amateurs d’art lyrique. On les avait privés de leur corps d’homme mais certains parvenaient à se hisser aux portes de la gloire. Par compensation.

Bien entendu nous n’avons plus de castrats. Nous avons par exemple des humains qui travaillent de longues heures durant devant un écran mais souffrent de diverses surcompensations posturales et motrices. Sans oublier un surpoids lié en partie au stress et au manque de mobilité. Alors pour compenser encore davantage on alimente l’industrie du fitness. 2,5 milliards d’euros en France. Les salles fleurissent un peu partout à un rythme effréné. Et les clients —près de 5 millions— affluent ne serait-ce que pour se sentir soulager du stress. Mais s’enfermer dans ces salles pleines de machines est-il une solution ou nos dysfonctions n’en seront-elles que renforcées ? Faute de nous interroger sur leur nature et sur des possibles voies de guérison, c’est ce qui nous attend. Le chemin de la force commence par tourner le dos à ces dysfonctions ancrées au plus profond de notre corps et notre système nerveux par la civilisation. Nous y reviendrons.

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